La réalité de la vie avec un nouveau-né peut être toute une épreuve. Il est difficile, voir impossible, de s’imaginer comment 3 kilos peuvent prendre le contrôle de notre vie, du moins les premières semaines, le temps que l’adaptation se fasse. Se préparer à l’arriver d’un enfant ce n’est pas seulement se préparer à accoucher. C’est comprendre la réalité de la vie avec un nouveau-né et l’importance de se créer un réseau soutenant. Lors de rencontres prénatales, je dis à la future maman que dans les premières semaines suivant la naissance de son bébé, prendre sa douche avant 16h00 relève souvent de l’exploit. Je m’amuse à lire sur son visage que pour elle ce sera différent parce qu’elle, contrairement à moi, est organisée. Quand je la revoie en postnatale, elle m’en reparle. Elle sait que je la comprends et que je ne la jugerai pas si elle a les cheveux en broussailles. Je lui rappelle que bientôt la vie reprendra un peu de sa normalité et que c’est les six premières semaines qui sont les pires. Heureusement maintenant une bonne proportion des partenaires s’impliquent d’avantage et prennent quelques semaines de congé pour assumer une part des responsabilités et pour profiter du bébé. Bravo!

Chantale Proulx dans son merveilleux livre Filles de Déméter écrit à la page 122 : « Dans la vision de l’approche systémique en psychologie, l’arrivée d’un enfant est considérée comme une crise majeure pour le couple. Les couples font les bébés et les bébés font les parents. Personne n’est vraiment préparé à élever un enfant, et encore moins aujourd’hui qu’auparavant » Je trouve cette façon de voir tout à fait lucide et humble. Je pense aussi que personne n’est réellement prêt.

Donc au fil de la grossesse, l’image de l’enfant à naître prend forme peu à peu. On lui attribut une personnalité selon qu’il est actif ou tranquille. On fait des projections sur la relation à venir, on s’imagine le porter, le bercer, l’allaiter, etc. Tout cet univers fantasmatique met en place les bases de la relation.

La gestation psychique est en quelque sorte un travail de préparation, de mise en scène et de répétitions. La femme se représente mentalement l’enfant à naître et la mère qu’elle sera. Une fois le bébé là, elle raffine son jeu et se découvre, selon les aléas de la vie, des talents d’improvisatrice. Dans les faits, la réalité dépasse souvent la fiction représentée dans l’espace psychique. Ces projections permettent de créer un espace à l’intérieur de soi pour bâtir une relation avec l’enfant à naître. Benoît Bayle définit ceci par : « L’espace maternel de gestation psychique », et il l’explique par une très belle phrase.  »L’enfant en gestation amène la femme à ce qu’elle pense à lui, à ce qu’elle se prépare à l’accueillir, matériellement et affectivement; il invite la femme à devenir mère et à nouer une relation avec lui. Cet espace psychique est important car il dessine les contours de la relation à venir entre la mère et l’enfant. » Pour en savoir plus, vous pouvez taper gestation psychique sur votre moteur de recherche. Il existe beaucoup de documents sur le sujet. N’hésitez pas à consulter si vous avez des inquiétudes ou si cette condition psychique normale est difficile pour vous.

Pour la plupart des femmes la gestation psychique est un prélude à l’attachement car il permet de créer un espace fantasmatique, un lieu pour tisser des liens étroits avec le bébé à naître. Pour certains auteurs les bouleversements émotionnels chez la femme enceinte ont une finalité, ils lui permettent de s’adapter aux besoins du bébé après la naissance. Je pense aussi qu’une femme qui s’est permis de vivre une grossesse psychique se sentira plus compétente, elle aura l’impression de connaître son bébé et de comprendre ses besoins.

D.W. Winnicott et M. Bydlowski se sont intéressés à cette période de la vie et ont proposé deux concepts très intéressants qui décrivent ce qui se passe dans la tête des femmes en période périnatale.

Monique Bydlowski définit la susceptibilité particulière des femmes enceintes en termes de transparence psychique soit : « Un fonctionnement psychique maternel particulier, caractérisé par l’abaissement des résistances habituelles de la jeune femme face au refoulé inconscient, et marqué par un surinvestissement de son histoire personnelle et de ses conflits infantiles avec une plasticité importante des représentations mentales centrées sur une indéniable polarisation narcissique. Ainsi, la future mère, et spécialement pendant la deuxième moitié de la grossesse, va se tourner volontiers vers des thématiques autocentrées et inaccessibles pour la plupart des femmes, en dehors de cette période de son existence. Elle se trouve par conséquent peu disponible pour évoquer des représentations mentales directement liées au futur bébé. »

D.W. Winnicott décrit cette période qu’il qualifie de folie normale en terme de préoccupation maternelle primaire soit : « La période particulière, de quelques semaines précédant l’accouchement et le suivant immédiatement, pendant laquelle la mère se montre tout spécialement « capable de s’adapter aux tout premiers besoins du nouveau-né, avec délicatesse et sensibilité ». Elle capterait des signaux qu’elle serait à même de décoder et d’interpréter avec une efficacité extrême. Cet état durerait pendant les semaines qui suivent la naissance et l’auteur le compare à un repli, à une dissociation, voire à un état schizoïde, une « maladie mentale normale » dont la mère va se remettre. « Certaines femmes y parviennent avec un enfant et échouent avec un autre… d’autres ne sont pas capables de se laisser aller à cet abandon ».

La femme enceinte devient au fil des mois de plus en plus préoccupée par le bébé; il prend de plus en plus de place dans son corps mais aussi dans son esprit. Cela permet à la femme de devenir mère. En fin de grossesse le bébé à naître est omniprésent, il n’y a que lui qui compte. La préoccupation maternelle primaire prépare la femme à accueillir et à investir totalement son bébé. Plusieurs travaux tendent à démontrer que les femmes qui vivent pleinement leur grossesse s’adaptent plus facilement au bébé réel, elles devinent ses besoins et y répondent naturellement.

 

 

Devenir parent est, pour la plupart d’entre nous, un processus naturel qui s’inscrit dans notre parcours de vie à un moment ou un autre. Pour certains fonder une famille est un projet de vie, pour d’autres un passage obligé ou un accident de parcours. Dans l’histoire de l’Homme pouvoir décider d’avoir, ou non, un enfant et de le planifier dans le temps est certainement un concept récent qui à probablement contribuer à donner aux enfants un statut différent. Devenir parent, c’est plonger vers l’inconnu sans aucune garantie qu’à l’arrivé le résultat répondra à nos attentes. Il faut peut-être que notre cerveau se mette en mode pensée magique, tout ira bien dans le meilleur des mondes, pour se lancer volontairement dans cette aventure complexe où s’enchevêtre bonheur, peur, déception, confrontation, satisfaction, inquiétude et fierté.

Lors de la grossesse, principalement la première, un premier bouleversement psychique s’opère et si nous ne sommes pas conscient de son existence, il peut s’avérer une source d’anxiété. La transparence psychique, c’est lorsque l’inconscient remonte dans le conscient et nous impose un regard critique sur notre propre enfance. Voilà donc une belle opportunité pour faire un ménage, un grand ménage, avec soi et avec les autres. Bientôt vous aurez la responsabilité de prendre soin d’un petit d’Homme totalement dépendant de vous. Vous aurez le choix d’en prendre soin, ou pas, comme on a pris soin de vous. C’est à dire de choisir vos parents comme modèles ou de vous créez un nouveau modèle. Certains se diront : « Moi je serai compréhensive et affectueuse, pas comme ma mère qui était froide et sévère » Pour d’autres ce sera tout le contraire et leur mère servira de mentor. À mon avis, ce qui importe c’est de prendre position, de se situer et de définir les valeurs de la famille que vous êtes en train de construire.

Pour la majorité d’entre vous, un processus de guérison s’amorcera et pour la première fois, vous aurez l’impression de comprendre un peu vos parents. Pour d’autres ce sera le contraire, une tempête se lèvera et vous serez pris dans une tornade émotive. Si tel est le cas, il y a pas de mal à consulter des professionnels pour vous aider à y voir plus clair.

Plusieurs femmes que j’ai rencontrées n’ont pas eu l’espace, la disponibilité ou de temps de devenir mère intérieurement avant de l’être concrètement. Plusieurs se sentent complètement dépassées, envahies et ensevelies une fois le bébé là. L’arrivé d’un bébé peut soulever les passions et certaines personnes, pour bien faire, s’improvisent expertes en puériculture et s’autorisent à distribuer des conseils sur les soins au bébé, le sommeil, l’alimentation, la suce etc. Préparer la venue d’un bébé, c’est plus que de décorer une belle chambre. Se construire en tant que parent demande parfois d’ériger un abri, pour ne pas dire un bunker, avec une seule porte dont vous êtes seuls à détenir la clé. Cela peut vous paraître dur, parce que dans le fond ils veulent seulement vous aider! Vous avez raison, je suis dure mais lucide. J’ai connu des familles qui ne pouvant imposer leurs limites, se sont laissées envahir au point de s’oublier. Ne sachant plus à quel saint se vouer, elles ont perdu confiance et en ont payé le prix. Parlez-en autour de vous, demandez aux nouveaux parents qui vous entoure de vous dire leurs si j’avais su… Et tant mieux si votre entourage répond à vos besoins, vous soutient, reconnait vos valeurs et croit en votre compétence d’être parents. Pour les autres, vous devrez trouver vos alliés à l’extérieur de vos familles. L’important c’est de vous créez un réseau qui répond à vos valeurs, vos besoins et vos attentes.

Dans la revue Cerveau & Psycho, no. 18 novembre-décembre 2006 p.22 à 27. Benoît Bayle a écrit un texte fort intéressant et propose un concept plus global qu’il nomme la gestation psychique. « La future mère vit, lors de sa grossesse, une « gestation psychique », imaginant qui sera son enfant, et quelle relation elle aura avec lui. Elle lui ménage un espace psychique de gestation, qui participerait à la construction de la personnalité du bébé. La grossesse est une période de crise identitaire, émotionnellement elle ressemble à la crise de l’adolescence. En effet, la femme primipare (première grossesse) change de statut, elle passe de la fille de … à la mère de …. La gestation psychique se produit aussi chez les multipares (grossesses subséquentes) avec des préoccupations et une intensité différentes car le devenir mère est déjà fait. Finalement, pendant les démarches d’adoptions les futurs parents vivent, eux aussi, une gestation psychique. Selon moi, tous les futurs parents vivent une grossesse psychique, car tous passeront du statut de l’enfant… de au parent de… Je vous le demande, avez-vous suffisamment d’espace d’expression pour vivre votre grossesse psychique?

Les femmes ont généralement de la facilité à se raconter, à parler d’elle, de leur couple ou de leur passé. Enceintes cette facilité peut se transformer en besoin. Ce chamboulement psychique est normal et sain. Cependant, il peut être vécu plus difficilement par certaines femmes lorsque les souvenirs et les émotions qui remontent spontanément sont peu heureux ou traumatiques. Parler de ses peurs, s’avouer vulnérable, faire la paix avec son passé font partie de la gestation psychique.

De nos jours, les femmes enceintes ont-elles cet espace de parole? Avec un suivi de grossesse par une sage femme je pense que oui, et la grossesse psychique a sa place. Il est à noter que le rendez-vous de suivi avec une sage-femme dure environ une heure. Mais avec l’équipe médicale telle qu’on la connaît au Québec, je serais tenté de répondre non; un rendez-vous d’au plus quinze minutes laisse peu de place pour s’exprimer. En période périnatale plusieurs femmes sentent le besoin de se retrouver entre pairs; des activités telles que le yoga, le chant d’ouverture ou les rencontres prénatales sont de bonnes stratégies pour créer un espace où il est possible et bienvenue de se raconter.